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Interview – Philippe Meyer : « Le Nouvel esprit public », nouveaux médias et politique

Interview – Philippe Meyer : « Le Nouvel esprit public », nouveaux médias et politique
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Philippe Meyer, journaliste, écrivain et homme de radio, a lancé en septembre dernier Le Nouvel esprit public, nouvelle mouture disponible en podcast, uniquement en ligne, de l’émission qu’il animait depuis 1998 sur France Culture. Radio Londres est allé à sa rencontre pour évoquer avec lui sa nouvelle émission, le service public, les nouveaux médias et parler politique. Interview.


 

Si l’on se rappelle l’éviction de Jean-Louis Bourlangues de l’« Esprit public » en mars 2017, trois mois avant votre départ de France Culture, ma première question serait : est-ce qu’il est possible de proposer un journalisme engagé aujourd’hui ?

Là, la situation est encore plus simple : Jean-Louis Bourlangues n’est pas un journaliste et il n’a jamais prétendu l’être. Il est un homme politique qui a été pendant de longues années député européen et c’est parce qu’il avait une opinion, même un engagement, qu’il faisait partie du panel de L’Esprit public – comme d’autres d’ailleurs, comme Max Gallo par exemple, comme d’autres ayant un engagement peut-être moins partisan. C’était l’essence même de L’Esprit public de rassembler des gens ayant des opinions et des engagements connus, anciens, forts, et de leur faire tenir ensemble une conversation. Non pas un débat, non pas un combat de coqs, mais une conversation, qui est une vieille tradition, un ancien art français, qui fait qu’au fond, on est capables de s’écouter, de se répondre ; de penser que la civilité est plus importante que les différences d’opinion que l’on peut avoir.

Une phrase de Marcel Pagnol, que j’ai découverte bien après avoir créé cette émission, on lui demande quand il est nommé président du Festival de Cannes si quelque chose lui faire peur, ce à quoi il répond : « Oui, j’ai peur que nous prenions nos opinions pour des jugements ». Voilà, c’était ça cette émission.

 

Selon vous, quelle place devrait occuper le service public dans le paysage audiovisuel français ?

C’est un gros sujet, c’est très compliqué. Ça dépasse de beaucoup les petites histoires qu’il peut y avoir en ce moment autour du limogeage de son président ou mes propres histoires. Disons que dans l’immédiat, il faut restaurer un esprit de liberté, même si ce n’est à vrai dire pas le plus important. La transformation des moyens d’accéder à l’information est devenue considérable ; les gens prennent l’habitude du podcast : on fabrique sa radio soi-même, en prenant un bout d’émission qui me plaît sur RMC, un interviewer que l’on trouve pointu sur BFM Business, ou un intérêt pour le tennis ou les chevaux.

Le service public en vient, pour continuer à se justifier, à avancer des justifications d’ordre financier. Pourquoi l’argent public doit aller à une radio alors qu’il en existe déjà ? C’est parce qu’il n’est pas soumis aux contingences immédiates, et donc pas uniquement à sa réussite d’audience, sans qu’elle soit son alpha et son oméga. On a l’opportunité d’y proposer des choses qu’il ne savent pas encore pouvoir aimer. Les deux dernières émissions que j’ai faites sur Radio France, pendant plusieurs années, quand je les ai proposées, on m’a répondu : « Ça ne fonctionnera jamais ». L’important, c’est que l’on m’a aussi dit : « mais essaie ». C’est ça la différence entre le service public et une entreprise commerciale qui a le nez sur ses résultats du moment.

 

En repensant à mon expérience, des JTs télévisés de mon enfance, je me suis mis à écouter un peu plus la radio, notamment le service public. Si service public il y a, est-ce qu’il n’aurait pas plus vocation à la vulgarisation, de par sa nature publique, qu’à l’ésotérisme ?

Le service public, c’est une grande entreprise où il y a de tout : du divertissement, de l’information, du magazine, etc. Il y a des émissions, je dirais, ouvrant des portes, celles de champs très larges : la médecine, la peinture, la musique, les voyages, la connaissance du monde ; et cela, pour un public qui est bien moins important sur France Culture que sur France Inter, par exemple. Quand on est sur une chaîne à l’assise plus étroite en termes d’écoute, on peut aussi légitimement diffuser des émissions pour des amateurs déjà très éclairés, voire même au-delà. C’est aussi un des trucs incroyables que l’on peut y faire, sur des sujets politiques, scientifiques, historiques : on peut faire des émissions très généralistes, d’« ouverture à », à côté d’émissions très pointues. L’idée est de donner aux gens l’opportunité de se construire un programme constitué d’émissions plus larges et d’émissions plus spécifiques. Je pense que c’est une chance pour le service public d’avoir justement une gamme de chaînes permettant d’aller d’un public plus large à un public plus amateur, plus initié.

 

Sur le podcast en lui-même, quel est l’intérêt du podcast créé pour une écoute directe sur internet plutôt qu’une émission radiodiffusée réécoutable ensuite en replay selon vous ?

C’est que justement, vous avez une idée, vous la réalisez, vous la mettez en ligne et vous n’avez à vous embêter à aller proposer votre idée à des gens qui vont vous demander des comptes. Quand je repense à ma première émission, Téléscopages, qui invitait des gens à raconter leurs expériences de télévision, je pense qu’aujourd’hui, elle n’aurait aucune chance d’être reçue par un responsable de chaîne. Dans une situation où tout est bouché comme cela, je comprends qu’il y ait des gens qui mettent eux-mêmes leurs programmes en ligne. Après, est-ce qu’ils sont écoutés par leurs parents, leurs copains, leurs fiancés… Mais en soi, je ne vois pas ce que l’on peut reprocher à des gens qui prennent une initiative. Ce que nous essayons de faire avec Le Nouvel esprit public, c’est que l’émission est destinée à un public qui peut décider du moment où il écoute l’émission, précisément parce qu’elle n’est disponible qu’en ligne. Donc l’intérêt de la diffusion immédiate, maintenant, je le vois difficilement.

L’individualisme qui caractérise notre société se manifeste dans tout ; autrefois, il y avait des rendez-vous qui avaient un caractère quasi religieux, y compris à la radio. Donc aujourd’hui, forcément, s’il y a éclatement de la demande, il y a éclatement de l’offre.

 

« Le Nouvel esprit public » est enregistré chaque semaine en direct, dans un amphithéâtre de l’Ecole alsacienne, à Paris. (© Site web de l’émission)

 

Que pensez-vous de l’état du paysage politique à l’heure actuelle et comment celui-ci pourrait-il évoluer ?

La force politique au pouvoir aujourd’hui est assez difficile à définir, car elle a été construite à partir d’un ratissage assez large, allant de la gauche à la droite. Il y a une incertitude qui est la capacité à réussir des réformes, car c’est ça le drapeau du macronisme : « On réforme tout ce qui doit l’être et on va vite ». Très bien. C’est le premier à vouloir en faire autant, ce n’est pas le premier à se lancer dans des réformes difficiles, mais on peut prendre des exemples d’échecs antérieurs : Juppé, De Wacquet, etc. Mais ce ne sont jamais que des exemples, cela ne nous éclaire pas sur la question qui est de savoir : est-ce le bon moment ?

Supposons que ce soient les bonnes réformes à faire, cela nous évite à discuter de deux choses en même temps. Est-ce que le pays est prêt ? Y a-t-il encore des poches de résistance susceptibles de faire échouer ce projet ? Si c’est le bon moment, et même si ce sont de mauvaises réformes, ce groupe politique-là est appelé à durer un bon moment. Encore une fois, même si les réformes sont mauvaises. Le reste du spectre se traduit alors par des mouvements se disputant l’électorat hostile à ces réformes ou celui qui va en pâtir.

Par exemple, si on m’avait dit il y a dix ans que les nouvelles technologies allaient me permettre de trouver de l’emploi au moment où j’en aurai besoin, moi, je vous dis, j’ai déjà du mal à changer une ampoule, je me sers d’un ordinateur comme d’une machine à écrire, alors l’avantage, je ne le vois que très peu. Il y a des tas de gens qui protestent contre ça. La capacité de Macron à penser pour ces personnes-là me paraît un des défis les plus importants des années qui viennent. Si je prends le canton que je connais, dans le nord de l’Aveyron, et ce qu’il en était aux dernières élections cantonales, la part de voix du Front national a doublé, de 7 % à 14 %. C’est considérable, dans un département essentiellement et historiquement conservateur. Alors pourquoi ? Car ils ont le sentiment, à travers la poste, le déplacement du centre des impôts, la dégradation des chemins de fer, de ne plus être inclus dans le pays. Ou bien Macron pense aménagement du territoire, ou bien à mon avis, son affaire est en péril.

 

Pour finir, pensez-vous avoir réussi à recréer avec cette version en ligne du Nouvel esprit public ce que vous aviez réussi avec votre émission sur France Culture ?

Oh, on a fait mieux que ça ! Parce que forcément, l’adversité, ou bien ça vous décourage, ou bien ça vous pousse à vous améliorer. Alors, la nécessité fait qu’il faut rencontrer un public, donc vous avez intérêt à vous bouger. Et ça, ça a été le cas pour moi et même pour l’ensemble de mes camarades, puisque pratiquement tous ceux qui étaient dans l’ancien Esprit public sont venus dans le Nouvel esprit public, mais par exemple, j’y ai ajouté des collaborations qui ajoutent une tonalité – non pas une couleur politique, mais bien une tonalité – qu’il n’y avait pas ; je pense notamment à Lucile Schmid, notre dernière recrue, qui a tout de suite trouvé sa place et apporté exactement ce qu’il fallait.

Le Nouvel esprit public, si vous voulez, ce sont trois choses qui m’ont marqué et qui ont marqué les gens qui l’écoutaient : la conversation, le fait que cette conversation soit préparée et la camaraderie – on a plaisir à se retrouver. Il faut que tout ça continue. Donc Lucile Schmid, François Sureau, qui se sont rajoutés à notre liste de collaboration, tout cela enrichit l’émission. Je dirais aussi que la précarité – parce que c’est difficile financièrement, notre affaire – fait corps avec tout ça, disons que ce n’est pas encore gagné. Toutes ces nouvelles fragilités, cela nous a rendu plus allants, cela a peut-être redynamisé l’envie de continuer. On aurait pu s’arrêter… Enfin moi, j’y ai pensé ! Je me suis finalement dit que c’était pas mal de jouir d’une grande liberté d’organisation.

Après, non, on n’aura jamais le même auditoire, ce n’est pas possible, simplement premièrement qu’il y a énormément de gens qui ne savent pas qu’on a repris l’émission : on rencontre tellement de gens qui nous disent : « ah, le dimanche sans vous… » et on leur dire malicieusement : « mais non, mais non, pas sans nous, attends passe-moi ton téléphone » (rires). Une fois qu’on aura réussi le point d’équilibre financier, j’espère qu’on continuera sur cette belle lancée. L’idée, finalement, c’est de continuer à avoir, pour nous et pour ceux qui nous écoutent, la même envie de faire.

 

Pour retrouver Philippe Meyer et son émission Le Nouvel esprit public, rendez-vous sur le site web de l’émission. Elle est également disponible sur iTunes et Soundcloud

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Steve Domer

Responsable de la rubrique Politique. Étudiant à Sciences Po, amoureux de musique rock, cinéphile de temps à autre.

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