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« Mektoub my love : canto uno » : un film nommé désir

« Mektoub my love : canto uno » : un film nommé désir
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Le nouveau Kechiche évoque ce qui pourrait nous apparaître comme une anecdote : un été entre amis. Il parle d’un moment fugace de l’existence : un été brûlant où tout peut basculer. Evocation lumineuse d’une jeunesse métissée, insouciante, heureuse et amoureuse. Critique.


 

★★★★★ – À voir absolument

 

C’est l’année 1994 à Sète. Amin est de retour dans sa province natale où vivent sa famille et ses amis d’enfance, à l’exception d’un oncle reparti pour la Tunisie. Amin est allé vivre à Paris pour mener à bien des études de médecine qu’il a brusquement interrompues pour se dédier pleinement à la photographie et au cinéma. Amin passe le plus clair de son temps entre le restaurant tunisien tenu par sa mère et sa tante, et les bars du quartier et la plage où de splendides créatures viennent se prélasser. Fasciné par les nombreuses personnalités féminines qui gravitent autour de lui, Amin reste en retrait, comme un observateur attentif et passionné des amours des autres.

Le film s’ouvre sur une balade à vélo sur les hauteurs de Sète, Mozart en fond sonore. Alors qu’il longe un étang, Amin est interpelé par la présence d’un scooter devant une maisonnette, scooter qui appartient au restaurant familial. Il s’approche d’une fenêtre restée entrouverte et découvre son cousin en plein ébat amoureux avec Ophélie, jeune-femme brune, plantureuse et éminemment sensuelle que Kechiche filme comme la dernière merveille du monde. Ici, nous est dépeint frontalement dès les premières minutes la joie sensuelle, stupide, brutale, la férocité des corps qui jouissent. L’immersion dans la chaire des personnages est immédiate et la scène durera jusqu’à la jouissance finale dans laquelle le jeune homme se retire pour laisser le personnage féminin, seul, étendu sur le lit, comme offerte et épanouie dans l’exercice de sa propre liberté. Finalement, cette scène est très révélatrice de la suite du film, non pas par son aspect sulfureux mais davantage par sa manière de poser la problématique du regard. Un regard d’artiste, un regard masculin qui sera le fil conducteur du film et qui peint le portrait d’une féminité auréolée de mystère. Car dans cette scène, Amin n’est ni acteur ni spectateur, il est celui qui regarde, celui qui façonne de son œil tout ce qu’il voit, comme le ferait une caméra. On est immergé dans son regard, on n’en sortira que lorsque l’été sera terminé.

 

Copyright Pathé Films

 

Un film de regards

 

On se souvient tous de la phrase d’ouverture du Mépris de Jean-Luc Godard : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ». Dans cette mesure, on pourrait dire que Mektoub, my love illustre parfaitement cette phrase. Car il s’agit d’un film sur la substantifique moelle du désir : les corps, parfois les cœurs mais avant tout les corps. Il a toujours été question du regard au cinéma et particulièrement chez Kechiche. On reconnaît les vrais cinéastes à cette façon qu’ils ont de poser un regard inédit sur la vie. Dans ce long-métrage, on filme des présences humaines et charnelles. C’est ce qui importe en somme : filmer la vérité de l’instant à tout prix. Et les corps, eux, ne peuvent mentir. Le cadre, en effet, est sans cesse resserré à la surface de leur peau, de leurs visages et donc, inévitablement, de leurs émotions. Déjà dans La vie d’Adèle, on remarquait cette manière toute carnivore du réalisateur de filmer son actrice comme dans un embrassement total, donnant à voir son corps, son regard, ses mimiques et sa bouche enfin. Oui, sa bouche. Quand La vie d’Adèle s’appliquait à décrire une histoire d’amour de son début à sa fin, Mektoub my love ne s’embarrasse pas de contraintes scénaristiques. Kechiche cherche à capter le pouls, l’essence-même de la vie, sa sensualité et ses émotions sans qu’aucune fioriture ne vienne encombrer l’émotion pure. La caméra ensoleillée, gorgée de mélancolie douce et d’une sensualité assumée fait apparaître à nos yeux de simples jeunes filles comme s’il s’agissait de véritables madones. Le cinéma de Kechiche semble toujours porter en lui une apparition, souvent celle d’une actrice. Ce sera le cas de Sara Forestier, Hafsia Herzi (présente dans le film), Adèle Exarchopoulos… Aujourd’hui, c’est au tour d’Ophélie Bau qui porte dans son regard et ses traits le souvenir iconique d’une certaine Claudia Cardinale. Pour autant, chacune des actrices non professionnelles choisies rayonne de fraîcheur dans cette peinture impressionniste que nous en fait le cinéaste. L’influence de l’art pictural plane comme une évidence. Et devant cette manière presque charnelle de filmer ces corps féminins en maillot de bain, on pense inévitablement aux Baigneuses de Renoir, d’ailleurs mentionnées à un moment du film. Avec Mektoub, my love, on retourne à cette idée vieille comme le monde d’un éden disparu. De la même manière que Renoir peignait ses nus, Kechiche s’applique à filmer avec douceur chaque détail du corps féminin. C’est ainsi que les fesses et les seins suscitent de nombreux cadrages tout au long du film comme un leitmotiv entêtant qui se répétera jusqu’au malaise-même du spectateur qui se voit enfermer dans le regard unique du personnage principal en quête de lui-même et de ses propres désirs. Personnage interprété par Shain Boumedine avec une justesse effarante. Finalement, à travers la caméra et le regard du jeune Amin, on nous dévoile le tracé de l’artiste, sa façon d’observer longuement, patiemment, avant de croquer une œuvre qui ressemble à ce qui le fascine. Ici, les jeux de l’amour et du hasard, peut-être ?

 

Copyright Pathé Films

 

Une ôde à la vie   

 

Le hasard fait parfois bien les choses. Oui, peut-être … En tous cas, il porte en lui une forme de naturel. Et ce naturel est une obsession typiquement kechichienne. L’homme n’a toujours eu de cesse que de traquer la vie dans son plus simple appareil. La simplicité n’est en aucun cas un obstacle à la vérité, bien au contraire. Et force est de constater que ce naturel, ce lâcher-prise des acteurs, au fil des prises, semble une obsession très française … Certaines scènes nous ramènent à Pialat qui portait également en lui cette envie de porter au cinéma la vie quotidienne, la vie parfois inintéressante, mais la vie elle-même. Et ce qui pourrait paraître banal finit par nous captiver parce qu’il est trop juste pour que l’on n’en soit pas troublé … Dans le film, nombreuses sont les discussions « plates comme des trottoirs de rue ». Pour autant, derrière cette apparente insignifiance des mots, se cache bien plus de gravité que l’on ne pourrait le croire. Ce qui captive dans ce film se trouve au-delà des mots. Et l’on en vient à questionner ce qui existe par-delà la chair des personnages. Le marivaudage que pratiquent les personnages se trouve à la lisière entre le bavardage insipide et une vérité plus profonde sur les rencontres amoureuses. Tout n’est donc pas insipide dans cette histoire d’amour où seul le mektoub – destin – est maître. Certains diront qu’il n’y a pas d’intrigue, d’autres leur répondront que l’intrigue c’est la vie dans tout ce qu’elle a de plus simple mais aussi de plus gracieux.

 

 

En définitive, Mektoub, my love est un film de pure mise en scène où l’on raconte davantage la sensation de l’été et de la liberté qu’une histoire prédéterminée. Toujours est-il qu’on ressort de la séance, comme à chaque fois avec Kechiche, avec des sensations, des images puissantes en tête et la conviction qu’un film peut s’éprouver. Mektoub my love est un film sensoriel, qui touche à nos sens et nous emporte avec lui. On a bien du mal à ressortir de cette ambiance enivrante. Pendant près de trois heures nous est dépeinte l’hésitation des désirs et des sentiments que l’on croit revivre en goûtant à ce film qui se savoure comme une madeleine de Proust.

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Justine Briquet-Moreno

Etudiante à l'Académie ESJ Lille, menant en parallèle une licence de Lettres Modernes. Journaliste en devenir, passionnée par la vie et les mots qui l'animent. Cinéphile et écrivaine à ses heures perdues ...

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